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Les Bivouacs
A cause de mes envies d'immersion totale, j'avais décidé de partir sans emporter de tente dans mon sac à dos. Cela impliquait de trouver un abri tout les soirs ou de décider de dormir à la belle étoile si la météo le permettait. C'est mode de voyage hérité de mes aventures Vosgiennes, là bas les cabanes sont partout et il est facile de voyager sans tente. J'avais voulu garder ce mode d'itinérance un peu radical mais qui m'avait toujours accompagné, j'espérais seulement que les Alpes jetteraient sur mon chemin une opportunité par jour. Je savais le pari osé et une partie de mon stress du départ trouvait son origine en cela.
Cela rendait les choses aussi plus compliquée lorsque la pluie s'invitait. Une fois mouillés, impossible de faire sécher mes affaires de la journée, il fallait les remettre trempées le matin au réveil. C'était un moindre mal si mes affaires pour la nuit (sac de couchage, doudoune et chaussettes mérinos) avaient été épargnées. Généralement, avec la technique du sac de poubelle dans le sac à dos pour sécuriser ces précieuses étoffes, je n'avais pas de problèmes. Mais lorsque la pluie dure des jours, tout finit par être humide.
Chaque jour, l'incertitude était grande, mais en récompense je vivais chaque jour une nouvelle expérience au plus près du territoire, voire de l'histoire de ce dernier. Et la joie immense de dénicher un abri à la tombée de la nuit après 10 heures d'efforts ne se ressent qu'à ce prix. Je me définissais d'itinérant optimiste comptant sur la générosité de la montagne (en abri et nourriture) en échange d'un tout petit - et léger - sac à dos.
Les types d'abri qui me protégèrent ces 127 nuits furent nombreux, en voici un petit listing non exhaustif :
Mon hébergement le plus fréquent était sans aucun doute les restes de fortifications de la seconde guerre mondiale. Les bunkers et casernes parsemaient les cols et lignes de crêtes tout au long de l'arc alpin. Ce genre de lieux peuvent paraitre lugubres mais je les affectionne tout particulièrement. Pendant ma jeunesse, je dormais régulièrement dans les forts qui ceinturent ma ville natale de Belfort. C'était pour moi une madeleine de Proust.
Etant souvent des postes d'observation, la vue était à couper le souffle mais l'altitude souvent élevée offrait en contrepartie des températures glaciale une fois le soleil couché. L'épaisseur des murs aide en début de nuit mais l'absence de portes et fenêtres jouent ensuite en sa défaveur. En tout cas, on s'y sent protégé comme à l'époque, non pas contre les obus mais contre le fracas des orages. Et avantage supplémentaire, ils sont toujours libres même sans réservation et les tarifs sont compétitifs. Je les appelais mes B&B, Bunker & Breakfast.



Tout aussi nombreuses que les bunkers mais souvent mises à terres par le temps, les bergeries et étables abandonnées m'ont régulièrement offert le gite avec repas tiré du sac. Elles sont malheureusement trop nombreuses et le reflet de la longue agonie de la vie pastorale des dernières décennies. Des hameaux entiers ont été déserté et le temps fait rapidement son œuvre, surtout en altitude avec le poids de la neige sur les toits. Certaines tiennent encore bon grâce à leurs charpentes en mélèze et leurs couvertures de lauzes, d'autres ont déjà baissées les bras. Il m'est arrivé de devoir réparer la toiture après une journée de labeur pour bénéficier de quelques mètres carrés au sec. De rares fois, dans des contrées reculées, quelques objets sont encore là, témoins du passé. Ce sont des moments émouvants, on y retrouve une part de l'âme des Alpes.
J'aurais tellement voulu voyager dans le temps et admirer ces bâtisses neuves avec leurs immenses charpentes équarries à la hache, leurs toitures de lauzes fraichement clivées brillant au soleil, et les paysans s'affairant à la tache. J'imaginais souvent toute l'activité qui jadis hantait ces lieux maintenant si silencieux. Je m'efforçais de profiter de leurs derniers souffles de vie pour passer quelques nuits à l'abri. Pour certaines d'entre elles, j'étais peut être leur dernier invité.





A l'instar des Vosges, mais dans une bien moindre mesure, des cabanes ouvertes sont proposées ci et là au randonneur. La plus forte densité de ces petites merveilles se trouve en Italie où elles se nomment les bivaccos. Certaines sont cachées dans un coin de forêt, d'autres sont visibles tels des phares sur des promontoires rocheux. Contrairement à leurs cousines alsaciennes ou terrifortaines, elles sont très rarement bâties à proximité d'une source d'eau.
Elles n'ont que très rarement de matelas et certaines sont si petites qu'il faut soit dormir sur la table, soit sous celle-ci. C'était toujours un moment magique de découvrir une cabane avec la frustration parfois d'en croiser une bien trop tôt dans la journée. Toujours demander aux locaux si une cabane se cache dans les parages, quitte à faire un petit détour ou une rallonge à l'étape du jour.
A part quelques rares exceptions, un livre d'or traine toujours dans un coin de la petite bâtisse. Souvent directement sur la table, sur un meuble ou posé près de la sortie pour ne pas oublié d'y laisser un message. J'aimais beaucoup lire ces manuscrits régulièrement illustrés de dessins. On y apprend le temps qu'il faisait, l'état psychologique des randonneurs, des petites anecdotes de voyage. Et chose rare de nos jours, tout y est écrit à la main ! Chaque message a son identité dans la forme et sur le fond, c'est très personnel, presque intime. Finalement, on pourrait dire qu'il s'agit là du journal intime de la cabane.
Deux ou trois cabanes bénéficiaient d'un confort poussé à son maximum : matelas, couvertures, poêle avec bois sec, eau courante extérieure et casseroles à disposition. J'ai même bénéficié dans le Queyras d'un bouillon de viande à ajouter dans ma soupe d'orties maison. A chaque fois, une cabane de berger laissée ouverte malgré l'hiver et j'étais apparemment le premier à la faire revivre après la fonte des neiges.






Dans le style bunker mais un peu plus naturel, je me suis réfugié dans une série de cavernes, notamment dans les massifs calcaires où soit l'érosion, soit les pics de l'homme évident des cavités dans la roche tendre.
Difficile d'être plus proche de la montagne, j'étais dedans ! La sensation dans les dolomites de s'endormir sous des millions de tonnes de roche me hante encore. Non pas que m'y sentais en danger, bien au contraire, rien ou presque ne pouvait me déloger de mon alcôve de roc.
Le confort y était généralement spartiate, l'hygrométrie toujours élevée mais la température y était bien régulée :"chaud" la nuit, frais la journée. A chaque fois, je devais aménager le sol pour le rendre plat et le débarrasser des cailloux pointus qui aurait pu faire perdre l'étanchéité de man matelas gonflable. On y dort pas très bien, mais on passe des nuits formidables.



Une fois par semaine en moyenne, je m'accordais une nuit en refuge d'altitude. C'était l'occasion de faire une lessive, recharger mes batteries, prendre un repas chaud et une douche froide. Plusieurs refuges ne proposaient que de l'eau chaude dans les sanitaires, je du demander aux gardiens s'il était possible de faire une exception. Ils ont du me prendre pour un fou.
A table, c'était aussi l'occasion de parler à d'autres personnes que ses voix intérieures. Le hasard distribue parfois de bonnes cartes avec des rencontres riches et intéressantes. Les locaux partagent des anecdotes, des randonneurs leurs mésaventures, le gardien ses petits conseils pour les jours à venir. L'ambiance est bienveillante et lorsque la place le permettait, on trouvait toujours une place pour que mon vélo dorme lui aussi à l'abri.
Coté pratique, prévoir de l'argent liquide, peu de refuges sont équipés de terminaux de paiement. Un micro cadenas me permettait d'accrocher mon vélo ou de bloquer la roue. Peu de chance de se faire voler la haut mais on ne sait jamais.
En Suisse, il existe des refuges en libre service. Hybride, il n'y a pas de gardien et tout repose sur la confiance faire au visiteur. La cuisine est en libre service avec un garde manger rempli à ras bord. La vaisselle, le ménage, et le paiement est de la responsabilité du randonneur. Certaines épiceries de de montagnes en périphérie de fermes d'exploitation fonctionnent sur le même principe. Pratique car c'est ouvert, jour et nuit, sept jours sur sept.
Le confort d'une vraie literie était souvent ruiné par au moins un ronfleur dans le dortoir. Je préférais les nuits dehors. D'ailleurs, le peu de fois où j'étais seul dans ma chambre de refuge, j'ouvrais en grand toutes les fenêtres !


En Slovénie, aux portes de la Via Dinarica, je m'étais fait envoyer un colis avec une tente et une sacoche de guidon pour la transporter. La décision avait été motivée par la saison avancée et le caractère "perdue" de cette seconde traversée.
Le pilotage avec un poids supplémentaire était moins précis et l'agilité avait fortement diminuée. J'étais satisfait de mon choix sur la Via Alpina, ses sentiers escarpés et techniques avaient demandé la pleine capacité de mes moyens. Sur la Via DInarica, les sentiers en sous bois la plupart du temps sont plutot lisses et peu pentus, propice à un mode "vélo de voyage".
Ma tente est un modèle une place ultralégère avec deux arceaux démontables, une toiles extérieure étanche et une doublure comprenant le tapis de sol étanche lui aussi. Le montage comme le démontage est très simple et très rapide. Deux minutes suffisent à l'ériger. Le plus long était généralement de trouver des sardine en bois, j'avais fait l'impasse sur celle vendues avec la tente... encore la tyrannie du poids.
Je dois avouer qu'avoir une tente est rassurant, très rassurant même mais c'est aussi un peu frustrant de se retrouver chaque soir coupé de la montagne par une paroi de tissu. Malgré la tente et la possibilité de bivouaquer partout ou presque, je tentais de trouver des abris aux abords des sentiers. C'était de toute façon devenu un réflexe.

De temps en temps, surtout dans les Balkans, des personnes curieuses et bienveillantes vous invitent à dormir et même manger chez elles. C'était toujours inattendu et un réel plaisir de pouvoir partager un peu de temps avec les habitants.
Sur la Via Alpina, les bergers m'avaient expliqué comment on veillait sur un troupeau de vaches. Sur la Via Dinarica, les fermiers commençaient à me raconter leurs histoires de loups et d'ours pour immanquablement terminer sur les ravages de la guerre.
Il est touchant de se faire inviter sans autre lien que de partager la même humanité. Des souvenirs de partage gravés, en contraste de la solitude omniprésente.

Et bien sure les nuits à la belle étoile, celles qui permettent le contact le plus intime avec la montagne. Ce sont celles qui laissent le plus de souvenirs pour de bonnes et de mauvaises raisons. La nuit à la belle étoile peut être parfois subie avec la crainte de précipitations pendant la nuit. Je n'avais alors que l'option couverture de survie pour y faire face. Autre piège, cette fois évitable mais je tombai dedans à chaque fois : dormir près d'un lac ou d'un cours d'eau. La nuit tombée, les moustiques passent alors à l'attaque et le lendemain matin on se réveille trempé par la rosée. Un petit arbre suffit à faire parade mais ils sont rares en altitude et accessoirement ils masquent la vue sur la voie lactée. Le vent est également un ennemi redoutable, il retire les calories avec une aisance déconcertante. Ce ne sont pas les meilleures nuits, le sommeil est en pointillés mais quel panache !
En contrepartie, surtout lorsque la météo est rassurante, c'est l'assurance d'une nuit hors du commun. En fermant les yeux avant de s'endormir, la dernière image qui s'imprime sur la rétine est celle d'une voute céleste lumineuse contrastant sur un fond noir profond. On se rend alors compte que nos ciels urbains ne sont pas étoilés, ou si peu.
Sylvain Tesson le résume bien :"On s'apercevra vite que la nuit à la belle étoile est néfaste. La voûte céleste rend insomniaque : trop de beauté, trop de grandeur pour songer à dormir."



"La nature n'est pas un endroit à visiter, elle est notre maison." – Gary Snyder
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