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La genèse du projet
Les prémices
Pour mes 30 ans, je m'étais offert un VTT sans savoir que je venais de mettre la main dans un gigantesque engrenage. Les premières sorties furent timides, j'étais vite essoufflé et je ne connaissais que très peu de chemins hors des voies goudronnées. C'était pour moi une rééducation après 5 ans sans bicyclette, la faute à une blessure de BMX. Les balades balisées organisées par les différents clubs et associations de la région ont été pour moi un formidable tremplin pour découvrir les meilleurs sentiers du territoire. Je me lançais alors seul pour refaire les parcours débaliser en ne comptant que sur ma mémoire. C'était une erreur, certes, mais c'était assurément formateur pour travailler son sens de l'orientation ou à minima sa résilience à persévérer jusqu'à retrouver un repère.

L'ambiance lisse et feutrée des Bauges se dissolvait progressivement dans un désert de roches calcaires. L'eau manquait, les ébergements se raréfiaient et des restes d'avalanches en altitude avaient transformé quelques kilomètres en quelques heures. Heureusement les paysages récompensaient nos yeux lors des nombreuses pauses. Et la solitude absolue des hauteurs chartreuses nous laisseraient un souvenir impérissable. Les galères, comme les moments de grâces d'ailleurs marquent toujours avec force. Les émotions sont le burin qui gravent les instants dans nos mémoires. Nous étions heureux d'apercevoir la ville de Culoz à l'horizon où nous attendrait le lendemain un second collègue de travail et ami. Car oui, il s'agissait là d'une correspondance de plus. Nous avions prévu d'enchainer la Grande Traversée du Jura (GTJ)


Petit à petit, je m'éloignais de mon point de départ, osant m'aventurer au delà des frontières du département. Je m'immisçais sous la canopée de celle qui ne me quitterait plus : la forêt Vosgienne. La difficulté me retirait régulièrement le souffle, j'étais passé des plaines parsemées de vallons aux pentes granitiques des ballons comtois. La transition fut rude mais la récompense des sommets compensait en satisfaction les souffrances de l'ascension. Mon père, rodant depuis toujours sur ces chaumes, me guida de nombreuses fois : je découvrais les sources, les abris, les raccourcis et les rallonges... Puis un jour je décidai de ne pas rentrer chez moi. J'avais ajouté dans mon sac à dos un sac de couchage, un matelas gonflable, de la nourriture et beaucoup trop de choses. J'avais décidé de dormir dans une cabane visitée quelques semaines auparavant avec mon père. La première difficulté fut de la retrouver alors que la nuit tombait, tout se ressemblait dans ces forêts de hêtre ! Ce n'était pas encore l'époque des GPS et je n'avais pas jugé utile d'emporter une carte. Le tâtonnement par quadrillage de la zone finit par payer, ma première nuit en cabane, la première d'une très longue série.
Le printemps suivant, j'occupais la plupart de mes week ends à sillonner les Vosges à la recherche de nouvelles cabanes. Je m'enfonçais de plus en plus profondément dans la montagne. J'apprenais à la connaitre : ses artères, ses points d'eau ses points de vue, ses torrents et ses fermes auberges. Tout m'invitait à l'immersion, les petites itinérances s'enchainaient jusqu'à décider de frapper un grand coup. Je proposais à deux amis de traverser les Vosges du Nord au Sud, la Grande Traversée des Vosges (GTV). Ce que nous fîment en 6 jours depuis Wissembourg jusqu'à Belfort en passant par le Salbert, évidemment. L'expérience me marqua, nous avions cheminé à travers des décors dépaysants : les falaises rougeoyantes des Vosges gréseuses du nord, les châteaux troglodytes, les levées de soleil brumeux sur les chaumes trempées par la rosée du matin. A peine terminée, l'envie de relever à nouveau l'ancre se faisait pressante.
La prochaine sur la liste serait la traversée des Bauges avec un départ d'Annecy. Cette fois ci accompagné par un groupe de néophytes. Etant le moins néophyte, je serais le guide. Un premier raid alpin sur des pentes relativement douces, propices à la prise de contact avec ce massif que je traverserais intégralement quelques années plus tard. Le groupe était ravi, moi aussi, de quoi nourrir mon addiction au mouvement à travers les sommets. Par chance, ou plutôt par préméditation, j'avais prévu une correspondance. Un collègue de travail et ami avait fait le voyage en train pour me rejoindre, l'objectif : traverser le massif de la Chartreuse.
La traversée suivante fut dans le Massif Central. Encore une fois, la flore, la géologie, la morphologie des sentiers se renouvelaient. Nous étions une fine équipe de 7 vététistes bien réveillés sur une série de volcans éteints, ou endormis pour certains. Les interrogations de la première traversée s'étaient ici calmées, le choix du matériel s'était affiné et les doutes sur ma capacité physiques évanouis. Même scénario à peine de retour dans mon canapé, ma tête cogitait déjà pour imaginer la prochaine aventure. La découverte de nouveaux sentiers tournait à l'addiction.

C'est donc à trois que nous entamâmes l'ascension du Grand Colombier dans la brume. Le départ fut intimidant car la montée semblait interminable mais l'arrivée au sommet promettait des grands plateaux herbeux sur lesquels les kilomètres défilèrent rapidement. Le mode de voyage avait évolué, rien n'avait été réservé, nous faisions confiance à la chance qui nous a sourit. 6 jours au milieu des champs de narcisses à profiter du soleil printanier. Seule ombre au tableau, un dernier jour - le plus long - arrosé du matin au soir. Pas de pause, une collation prise dans le mouvement et un retour au chaud attendu la journée entière. Mais pas de quoi couper mon élan. J'avais déjà dans un coin de ma tête de grandes idées pour la saison estivale à venir.
En plein mois de juillet, accompagné de mon père, j'atteignais le Col de Balmes au dessus de Vallorcine, au bout de la vallée de Chamonix. Les hautes Alpes accueillaient mes premiers tours de pédales sur les granits du massif du mont Blanc. L'habitude d'enchainer deux ou trois sommets vosgiens dans la journée était ici stoppée net. Une montée suffisait à achever la bête, s'arracher à la vallée et sortir des forêts de mélèzes imposait de s'acquitter de presque 1000 mètres de dénivelé. La vue remboursait l'effort au centuple, mont Buet et aiguille verte se dévoilaient depuis les alpages mouchetées des derniers névés. Ce premier jour promettait de belles perspective pour les 9 suivants.


La vieille bergerie dans laquelle nous logions se situait au pied du mont Buet, un sommet schisteux à 3100 mètres d'altitude dont le dôme terminal semblait propice à la bicyclette. L'idée me plaisait, je me donnais une chance de le tenter à la faveur d'une météo propice. Ma première expérience de petite haute montagne avec beaucoup de poussage de vélo, et un peu de portage. L'arrivée au dernier étage est grandiose. Coté suisse, la douce pente française laisse place à une falaise abrupte érodée de toutes part. La vue panoramique à 360 degrés coupe le souffle et l'envie de repartir. La descente est compliquée mais roulable pour peu que votre bagage technique le permette. 2 heures suffisent à rembobiner 8 heures de montée, et c'est bien là l'ingratitude de ce sport.Je fais la promotion de ce sommet sans retenu, c'est une expérience incroyable mais accessible. J'y emmène au moins un groupe d'amis chaque année pour le faire découvrir. Si vous lisez ces lignes, pensez y, depuis Servoz c'est un bonheur.

L'année suivante, je revenais seul au mois d'aout à la bergerie avec un objectif clair : faire un tour du mont Blanc ! J'avais travaillé le parcours, réservé tous les refuges, préparé mon sac à dos. J'étais nerveux, il s'agissait de ma première itinérance alpine en solitaire. Le choix s'était porté sur 4 jours, j'étais bien entrainé et 2500 mètres de dénivelé par jour me semblait raisonnable. C'était cohérent mais cela laisse peu de temps pour profiter d'une gouille ou d'un alpage accueillant entre le petit déjeuner et le repas du soir. Avec le recule, je pense que 5 jours est un idéal en vélo pour réaliser le TMB. C'est un parcours idéal pour se familiariser avec l'itinérance, les sentiers sont bien entretenus, bien balisés avec des sources d'eau partout et des refuges toute les deux heures. On peut tout de même y faire face à l'adversité, j'y essuyai mon premier orage d'altitude avec une baisse de température brutale. Et je commençais à me demander si mon vélo d'enduro de 17 kilogrammes était vraiment adapté pour cette nouvelle pratique à laquelle je me sentais déjà addicte. Cette boucle m'avait ravi, et alors que je n'étais pas encore revenu à mon point de départ à la bergerie, une idée un peu folle me trottait déjà dans la tête...
En pleine nuit, je poussai la vieille porte vermoulue de la bergerie. J'espérai la rouvrir dans moins de 48 heures après un tour du mont Blanc complet. La sac plein de nourriture, je me lançais à l'assaut du col de Balme sous un ciel étoilé, à peine quelques jours après les derniers finishers de l'UTMB. Les 5000 premiers mètres de dénivelé furent exécutés en une dizaine d'heures, peut être avec un peu trop de fougue. Les 5800 suivants me demandèrent 21 heures... ma gestion de l'effort laissait à désirer mais il est difficile de prévoir la réaction de son corps sur une épreuve si longue et inhabituelle. J'arrivai à la bergerie finalement loin de l'épuisement mais avec des douleurs musculaires intenses. Les deux jours suivants furent passé à me reposer au bord du torrent de la Bérard. Il me faudrait presque un mois pour totalement récupérer les sensations musculaires du départ. Une expérience intéressante, un challenge réussi qui flatte l'égo mais une épreuve pour le corps assez traumatisante à ne certainement pas répéter trop souvent. Personnellement, je ne le referais plus.




Par contre le tour du mont Blanc, je le referais. Cette fois ci accompagné pour faire découvrir ce joyaux alpin. D'abord avec la famille (mon père, mon oncle et quelques amis) puis avec des collègues du travail. Tous en garde un souvenir inoubliable, les paysages coté Suisse et Italien sont à couper le souffle. Ils ont eu la bonne idée de garder la montagnes quasi vierge de toutes installations humaines. Le résultat est réussi, les glaciers, les vallées glaciaire en auge, les forêts de mélèzes sont dans un écrin d'origine du plus bel effet. Le tour est faisable dans les deux sens, avec une préférence pour le sens horaire au niveau de la topologie avec en désavantage par contre le fait d'être à contresens par rapport à la majorité des marcheurs. Quelques sections se sont vu interdire l'accès aux vélos, notamment la zone autour du refuge de Bertone. J'espère que cette tendance ne s'étendra pas, pour l'instant les itinéraires bis sont possibles et tout aussi sympas. Mon quatrième TMB fut le dernier avant de me lancer sur la Via Alpinarica.
La naissance du projet
Alors que je renforçais mes aptitudes à l'itinérance, une envie montait progressivement en moi : partir plus loin, plus longtemps. L'expérience immersive sur 5 jours était incroyable, quid de plusieurs semaines ? Et pourquoi pas une traversée des Alpes française ? Le GR5 entre Thonon et Menton me tendait les bras. Une randonnée emblématique de la chaîne alpine, couvrant environ 500 km avec un dénivelé total de 30 000 mètres. Un parcours classique divisé en plusieurs étapes, incluant des sentiers techniques, des passages escarpés et des cols élevés. je commençais alors à me renseigner sur ce que je considérais comme une traversée des Alpes. Mais rapidement, google me fit remarquer que les Alpes ne s'arrêtent pas en Suisse : son arc se prolonge jusqu'en Slovénie ! Je découvrais dans la foulée qu'un chemin de randonnée les traversait de part en part, l'idée de la Via Alpina avait germée dans mon esprit et ne me quitterait plus. Une décision prise sur un coup de tête sans me rendre compte de tout ce que cela impliquerait.
Quelques mois plus tard, une nouvelle découverte vint encore amender le projet. La géologie était formelle, les Alpes se prolongent jusque dans les Balkans pour devenir Dinarique. J'en prenais acte et ajoutais la Via Dinarica au programme sans trop vraiment y croire. Cela me semblait ajouter de l'impossible à l'improbable. J'ajoutais donc quelques pays à visités : Croatie, Bosnie, Serbie et Kosovo pour finir sur un total de 12.
Déjà bien entrainé, j'augmentais la dose en vue de la tache colossale qui m'attendait. Mon temps libre était intégralement utilisé pour mettre toutes les chances de mon coté dans cette entreprise. J'y ai d'ailleurs dédié une page sur ce site.
Le projet final


J'avais en ligne de mire la Via Alpina et Via Dinarica, deux traversées qui se marient parfaitement dans la géographie, l'une se termine là où la seconde débute. Il en est de même de leurs orthographes, ainsi que de leurs logos respectifs. La Via Alpinarica était née de la fusion de ces deux mastodontes kilométriques.


Je n'avais aucune certitude quant à ma capacité à terminer une telle entreprise. Et comme je voulais en priorité cheminer sur la Via Alpina, j'ai décidé de commencer par cette dernière. Cela impliquait de la parcourir à rebrousse poils, tant pis pour le balisage je devrais me retourner pour en profiter. La via Dinarica elle se ferait dans le sens usuel. Au final, la Via Alpina est tellement longue et diverse qu'il n'y a pas de sens à privilégier, topologiquement parlant. Conséquence sans importance pour moi, il est impossible de signer le registre des finishers à l'extrémité monégasque, sauf à le signer malhonnêtement au départ de la traversée.
Et pour pimenter un peu l'aventure, car je l'avais voulu immersive, je suis parti sans tente comme j'avais l'habitude de le faire dans les montagnes Vosgiennes. Je faisais confiance chaque soir en la providence pour m'offrir un abri ou une météo propice à la belle étoiles.

"Les touristes ignorent où ils sont allés, les voyageurs ignorent où ils vont" - Paul Theroux
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