top of page

Le départ

​On pourrait être tenté de croire qu'après tant d'attente et de préparation, le moment du départ est une joie intense. Il n'en fut rien, pour moi en tout cas. Mais d'autres émotions, nombreuses, vous accompagne en ce moment unique : je citerais le doute, la peur, l'anxiété, l'angoisse en plus d'une certaine excitation positive tout de même.  La photo adossée à ce texte a été prise dans le train à l'approche de Monaco, mon point de départ. Le voyage fut très inconfortable, mon cerveau répétait en boucle des scénarios de d'abandon. Il imaginait des tendinites, des chutes, une hypothermie, un accident... il tentait de me décourager à quelques kilomètres du commencement. Ma détermination me poussait néanmoins en avant, impossible de faire demi tour, j'aurais été pris de dissonance cognitive les 10 années suivantes. On pourrait résumé le moment en une phrase bien connue : "j'y vais mais j'ai peur!".

A force de me répéter que je m'étais préparé pendant des années et que la seule pression était celle que je voulais bien me mettre, la moulinette infernales qui tournait dans ma tête se calmait un peu. Le fait de commencer à pédaler aidait également à se changer les idées ; il fallait chercher son chemin, profiter du paysage si différent de mes Vosges et se concentrer sur le pilotage pour éviter les nombreuses roches instables. J'en profite pour donner ici un conseil à appliquer avant de quitter son domicile pour se lancer dans l'aventure : créer une check list avec tout le matériel à emporter ! On rempli son sac la veille en cochant pour chaque objet la case correspondante une fois celui ci rangé façon Tetris.  Sans cela, j'aurais certainement fait un ulcère dans le train.​
 

Croisé le premier balisage de la Via Alpina fut évidemment un grand moment. C'était le symbole ultime du départ, il matérialisait des années d'attente. Je l'ignorais encore mais je croiserais peu de ces panneaux, en tout cas de face, car je réalisais le parcours à l'envers. Ils seraient tous gravés ou peints du coté inverse. Ce simple panneau m'avait fait beaucoup de bien, il me rappelait pourquoi j'étais venu, il me ramenait à la réalité, loin des fantasmes d'échec. Il me suffisait de faire ce que je faisais sans relâche depuis presque 5 ans : pédaler.

Je reviens sur les premiers tours de pédales qui furent très étranges. On se dit qu'ils sont les premiers d'une très longue série, certainement de l'ordre du million. A cet instant, on se projette assez facilement dans le futur et se disant que ce moment est si singulier. On est alors dans une sorte de nostalgie d'un futur passé que l'on vit dans le présent. Il est alors acté dans son cerveau que ce moment restera quoiqu'il arrive marqué au feutre indélébile sur la frise de sa vie. On ressent une sorte de flottement, hors du temps, entre deux moments de lucidité où l'on se rappelle dans quoi on s'est engagé. Le parcours me semblait si gigantesque, j'étais régulièrement pris de vertige. La solution trouvée en moins d'une semaine pour ignorer ce reste à faire aussi intimidant consistait à se donner un objectif à une dizaine de jours. C'est une durée que j'avais maintes fois réaliser. Il suffisait ensuite de les additionner, la théorie me plaisait et fit preuve d'une efficacité certaine. La preuve que l'on peut se manipuler soi même, en plus de se parler ou même de négocier avec soi même lorsque la solitude vous isole des avis d'autrui. 

La première montée fut éprouvante sous un soleil de plomb. Canicule et sécheresse se cumulaient. Je manquais déjà d'eau à peine quelques heures après mon premier tour de pédale. Et alors que je frôlais l'insolation, je me rappelais que je trimbalais dans mon sac à dos doudoune d'hiver, gants, bonnet et crampons à glace. Cela ne semblait faire aucun sens, et pourtant, le froid et la neige m'attendrait dans quelques jours. 

Je savourais la vue sur la baie qui rapetissait progressivement, je quittais la cote Méditerranéenne. C'était sans regrets car les yatches et autres palais princiers ne me manqueraient pas. Mon champ de vision se satisferait très bien de cimes enneigées et des forêt de mélèzes. En à peine 6 heures, j'avais quitté toute civilisation et pénétré dans une garrigue dense et sauvage. C'est pour cela que j'étais venu, un tête à tête avec les montagnes !

Mes angoisses mirent des jours, voire des semaines a se dissiper. Elles s'en vont comme une douleur, sans s'en rendre compte et un matin on se réveille en réalisant étonné qu'elles ne sont plus là. Le mouvement, l'habituation et la constatation que les problèmes avaient toujours trouvé jusqu'ici une solution réconfortait le voyageur fébrile. Je pense que tout aventurier ressent ces émotions, , sans peut être la partager et probablement avec une dispersion de caractère. Il serait d'ailleurs dommage au final de pas vivre cette tempête émotionnelle qui fait partie du cheminement intérieur d'une telle entreprise. 

Un voyageur courageux ou inconscient encore tout frais et bien rasé

"Un voyage de mille kilomètres commence par un pas." – Lao Tseu

1000047491_edited.png
bottom of page