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Ma préparation
Le physique
En pratique, pendant presque 5 ans, c'était une sortie quotidienne. La plupart du temps une ou deux montées de Salbert, une colline à la frontière de ma commune. Quelques centaines de mètres de dénivelé pour m'entraîner à la répétition de l'effort entre le boulot et de dodo, et parfois l'inverse. Les week ends et les congés, c'était l'occasion de partir plus loin en itinérance, enchaîner les kilomètres verticaux. Cumulées toutes ces sorties représentaient plus de 200 000 mètres de dénivelé par an. Le tout - et ca faisait bien rire mes acolytes - avec mon sac à dos lesté de sachets de lentilles pour simuler le poids du matériel nécessaire à ma future traversée. C'est à ce prix que l'on prépare son corps pour arriver à bout de l'arc alpin. C'est à ce prix que l'on apprend à connaitre son corps, ses ressources, ses limites, son langage. Il m'a notamment démontré qu'à force de détermination, je pouvais lui imposer des efforts démesurés (jusqu'à 10 000 mètres de dénivelé en 31 heure lors d'un tour du mont Blanc). Mais pas sans conséquences sur les lendemains, j'ai appris à connaitre mes besoins de récupérations en fonction de l'effort accompli.
Au delà de l'endurance et de la puissance, j'avais mis l'accent sur le travail proprioceptif. A l'aide d'instruments de tortures, j'aiguisais mes réflexes et mon équilibres à travers la coordination de mon oreilles internes et des capteurs de positionnement de mes membres. Les bénéfices sont énormes lorsqu'il faut traverser un chaos de roches dont certaines se dérobes sous les pieds. Les chevilles et genoux semblent alors habitées d'une existence propres et réagissent avant même de s'en rendre compte. Des sauvetages qui évitent des entorses ou des chutes plus conséquentes.

C'est effectivement la première chose à laquelle ont pense, et à raison. Partir sans un organisme entraîné, c'est se donner la chance d'au mieux échouer, au pire de se blesser. Notre corps est capable de s'imposer des transformations étonnantes, mais uniquement par petites touches successives. Il faut faire preuve de patience et laisser les années d'entrainement accomplir leur œuvre : les muscles deviennent plus endurants, les tendons plus résiliant, le seuil de la douleur est repoussé. Une citation très souvent attribuée à Abraham Lincoln, même si l’attribution n’est pas formellement prouvée résume plutôt bien la philosophie de préparation à un tel voyage : « Donnez-moi six heures pour abattre un arbre et j’en passerai quatre à aiguiser ma hache. »
Il faut se rappeler que jadis nos ancêtres chassaient leurs proies à l'épuisement. Ces gênes ancestraux sont toujours là, il faut juste les titiller pour qu'il s'expriment à nouveau. Mais gare au surentrainement, il faut veiller à un bon dosage parfois complexe entre effort et récupération. Le corps se répare en se renforçant lors des phases de repos, ce moment frustrant au cours duquel on se dit souvent : "je suis en train de perdre du temps d'entrainement".
Le mental

Le physique est nécessaire mais pas suffisant. Le mental joue un rôle prépondérant dans la réussite d’un voyage comme celui-ci. Résister à l’envie de se jeter sur un AirBnB ou dans un train pour revenir à la maison après une semaine de pluie sur les hauteurs slovène est un défi. C’est dans ces moments difficiles que la préparation porte ses fruits. La carapace forgée avant le départ nous protège des pensées négatives, on a déjà fait face à cet ennemi, on le vaincra encore une fois. En pratique, pendant les 5 ans précédant mon départ, j’avais testé ma volonté dans les conditions les plus diverses. D’abord en isolant tour à tour les paramètres : faim, soif, pluie, fatigue, solitude, nuit sans tente puis en les combinant. Il faut se construire une sorte d’habituation aux galères qui deviennent une sorte de normalité. Cela laisse de la marge mentale pour faire face aux imprévus qui ne manquent jamais d’arriver. C’est ce qui, il me semble, m’a permis de faire face. Je me serais probablement effondré psychologiquement sans cet endurcissement. Petite anecdote pour terminer. Pour m’habituer au froid et à ses morsures, j’ai vécu quasi sans chauffage dans ma maison pendant plusieurs années. J’avais développé une résistance remarquable qui m’a aidé à supporter les soirées frisquettes et les matins glacials.
Un voyage de ne planifie pas, il se prépare
Une des choses qui manque le plus à la vie d’adulte, c’est le temps libre. C’était un défi de plus à ce projet car quitter mon poste de chef de projet pour 5 mois n’était pas une bonne nouvelle pour mes employeurs. Un matin, j’ai invité mes responsables à une réunion de présentation de mon voyage, un joli powerpoint qui les a immédiatement séduit. J’étais soulagé de cette coopération optimiste, car en cas de refus, il aurait fallu faire une demande de congé sabbatique avec la probabilité d’un nouveau refus ou carrément démissionner. Je pensais (à raison) qu’un travail se retrouve assez facilement, la possibilité d’un tel voyage, non. Le destin me donna même un petit coup de pouce juste avant mon départ : l’annulation d’un projet, libérant ainsi un collègue qui pu me remplacer avec brio. Passage du livre divulgacher.

Je ne voulais pas gâcher la découverte, certes, mais je ne voulais pas non plus gâcher mon voyage avec une mauvaise surprise. J’ai donc effectué des recherches sur les dangers génériques qui m’attendraient peut-être au bout d’un sentier. La première chose qui vient en tête, surtout dans les Balkans : quid des animaux sauvages ? Dans les forêts de Bosnie rodent des loups, des lynx et des ours, des rencontres anxiogènes pour un semi citadin de l’est de la France. Renseignements pris, l’humain ne fait pas partie de leurs régimes alimentaires, je pouvais dormir tranquille. Finalement, je croiserais le chemin d’un ours en pleine nuit sans encombre et serais handicapé plusieurs jours durant par une des plus petites bêtes qui soit : une tique !
Concernant l’argent, le voyage est aisé sur l’arc alpin jusqu’en Croatie compris : tout le monde accepte les euros. Je suis parti avec ma carte de crédit mais la plupart des refuges d’altitudes, des petites épiceries de villages et des bergeries d’altitudes n’acceptent que le liquide. Je suis donc parti avec une belle somme en billets de 50 euros glissés dans les bretelles de mon sac à dos. Dans les Balkans, cela se complique un peu. Il faut encore prévoir de l’argent liquide échangeable soit dans une échoppe (avec un taux de change à la tête du client) ou au poste frontière. Des frontières qui dans les Balkans doivent se passer aux points de contrôle, ce n’est pas un espace « ouvert » comme celui de Schengen. Il faut à regret quitter les montagnes le temps de présenter une pièce d’identité.
La communication se complique également au-delà de la Via Alpina. L’anglais est un passe partout qui ne fonctionne guère dans les Balkans. Et même si l’anglais est compris quelques rares fois, avoir un peu de vocabulaire du pays est un réel plus ! Je me suis donc construit des petites fiches avec tout un vocabulaire de survie, le tout en phonétique. L’effet est garanti même si la prononciation laisse à désirer. Les habitants déjà accueillants de l’ex Yougoslavie affichent un sourire à demeure si l’on tente de parler leur langue.
La technique
Partir à l'assaut de la Via Alpina à vélo est un avantage autant qu'un inconvénient. Ce n'est assurément pas plus rapide. Comparé au randonneur, le temps généralement gagné à la descente est finalement perdu à la montée. En effet, il faut vaincre le poids du vélo et tous ses frottements (pneus, roulements, chaine de transmission). Alors pourquoi ? Pour le plaisir de la descente, le plaisir du pilotage, le plaisir d'appliquer des gestes travaillés pendant plus d'une décennie. A chaque montée, je me réjouissais de la descente à venir, une excitation que je n'éprouve aucunement avec la marche en montagne. La descente est plutot synonyme de frustration et douleur aux genoux. Mais pour profiter des sentiers descendants sans se mettre en danger, sans s'éreinter et en gardant "le flow", une préparation s'impose.
Second obstacle qui pullule sur les entiers alpins, l'épingle ! Il s'agit là de ma spécialité, un virage effectué sur la roue avant et qui permet de tourner dans un mouchoir de poche. Le geste doit être maitrisé car la pente est souvent forte lorsque le sentier nécessite des épingles. Mon entrainement s'est fait sur des pentes en herbe où les passages au dessus du guidon ont des moindres conséquences. D'autres passages nécessitent de maitriser le portage de vélo. Barres rocheuses, échelles ou éboulements se passent vélo posé sur les omoplates. L'équilibre est précaire, il faut bien équilibrer la charge si l'on veut pouvoir s'agripper à la paroi ou aux barreaux avec les deux mains. Quelques sessions d'entrainement dans ma cours avec un escabeau avaient été nécessaires pour parfaire ma technique. Si mes voisins étaient à leurs fenêtres, ils ont du me prendre pour un fou.
L'ennemi le plus redoutable et le plus fréquent est le "rock garden", littéralement le jardin de cailloux ou pierrier. Il n'a qu'une envie, vous bloquez votre roue avant pour faire un soleil, le fameux OTB (over the bar). Le remède est simple en théorie mais complexe à appliquer, il faut mixer vitesse et souplesse. Les jambes doivent s'activer comme des suspensions pour stabiliser le buste. Le piège absolu étant ce que je nome la "synchronicité", lorsque deux pierres viennent buter devant chacune des deux roues en même temps. Sans anticipation, c'est le blocage assuré avec une perte d'équilibre qui peut être délicate sur des sentiers escarpés.
Nombreux sont les petites sentes monotraces en balcon, quelques fois perchées au dessus du vide. L'équilibre à basse vitesse devient alors une compétence indispensable, le regard rivé sur la trajectoire et non sur le ravin. Des années à rouler sur les bordures de trottoirs m'ont apporté un avantage certain, comme le reste, le savoir faire s'acquière dans la pratique et la répétition.
D'autres pièges se postent en embuscade le long du tracé : racines mouillées, souches cachées, pierres roulantes, rupture soudaine de pente... le danger est potentiellement partout. D'un point de vue générale, il faut rester un ou deux crans en dessous de ce que l'on sait faire pour pourvoir faire face à l'imprévu. Ou au moins se donner une chance raisonnable de pouvoir le faire. Surtout en solitaire, parfois dans des espaces dépeuplés, la gestion du risque est primordial. Il est nécessaire d'avoir un savant mélange de confiance en soi et de conscience du danger. L'un comme l'autre ne doit pas prendre le dessus sous peine d'être cotre productif.
A plusieurs reprises, j'ai été témoins de sauvetages en hélicoptère ou de témoignages d'accidents par des gardiens de refuge. Ces rappels étaient salutaires et me susurraient à l'oreille que la vigilance devait être de tous les instants. Je savais la fatigue sournoise et je m'en méfiais comme de la peste, et bien que difficile, je me suis plusieurs fois imposé des arrêts bien avant d'atteindre l'objectif de la journée. J'appliquais la maxime des montagnards : "un vieil alpiniste est un alpiniste qui a su renoncer". La précipitation doit aussi être évitée, il vaut mieux arriver plus tard que de ne pas arriver du tout. Et de toute façon, parler de retard au milieu d'un tel périple n'a pas vraiment de sens. J'avais lu avec étonnement que les orages faisaient plus de victimes du à l'empressement d'en échapper qu'à cause de ses conséquences (foudre et hypothermie). Je me suis donc imposé de garder mon rythme même sous les trombes d'eau et les grondements du tonnerre.
« Donnez-moi 5 heures pour abattre un arbre et j’en passerai quatre à aiguiser ma hache. »
Pour conclure en quelques mots, si l'on veut garder les statistiques de son coté, il est impératif de s'entrainer avant le départ avec en tête tous les types d'obstacles probables. Se limiter à sa zone de confort relative et rester humble face à la montagne qui peut parfois se montrer redoutable, surtout lorsque la météo se dégrade.
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