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Le ravitaillement

L'eau


L’eau était indéniablement la préoccupation principale de cette traversée. Elle fit d’ailleurs défaut dès le premier jour sur les hauteurs de Monaco sous une chaleur caniculaire. Contrairement à la faim, une fois la soif installée, elle ne vous quitte plus. Elle vous rappelle à chaque instant que la déshydratation approche et que la situation peut vite dégénérer. Les capacités physiques décroissent très rapidement avec le manque d’eau. Par grandes chaleurs lors d’une ascension difficile, il est facile de perdre jusqu’à 1 litre par heure. Cela étant dit, les galères furent toujours marquantes mais plutôt rares. A la faveur des glaciers et des neiges éternelles, l’eau est abondante dans les montagnes. Elle ruissèle le long des parois, coule au fond des talwegs ou jaillit au milieu des alpages sans aucune logique de surface.


Il m’est arrivé également de faire fondre de la neige dans mes gourdes et dans ce cas, un modèle de couleur noire est un avantage indéniable. Le précieux liquide se trouvait également dans de nombreuses sources captées dans des fontaines improvisées, faites de pierres ou de bois. La plupart des refuges vous en donne ou vous en vend au pire, et c’est l’occasion de prendre un soda à la place pour faire une pierre deux coups : hydratation et calories. La pluie m’a également offert quelques remplissages de gourdes en plaçant cette dernière le long d’une dalle ou à l’aplomb d’une gouttière de bunker. Le ravitaillement se faisait alors le temps d’une pause commandée par une averse ou d’une nuit de sommeil. Je m’étais définis une règle à ne pas déroger : si tu croise une source d’eau, tu remplis tes gourdes même si elles sont presque pleines. On ne sait jamais quand est ce que sera la prochaine.

 




Il m’était facile au bout de quelques semaines de prévoir les galères hydriques. Les massifs calcaires, de surcroit à moins de 2500 mètres d’altitudes étaient synonyme de manque. La roche dissoute par les siècles d’érosion offre des cavités souterraines que l’eau emprunte, désertant la surface. Les ruisseaux sont alors rares, les sources quasi inexistantes. Il m’est arrivé dans ces situations de me dérouter sur un village ou un hameau pour trouver de l’eau. L’attention pour dénicher le moindre indice de présence d’eau est décuplée, on développe une sorte de sixième sens pour repérer un talweg prometteur, une tache verte au milieu de la végétation jaunie ou une caverne aux parois internes suintantes. 

Dans les Balkans, en plus de la géologie peu propice, les montagnes sont vides. Aucun refuge ou presque, peu de ferme et pas d'aménagement pour le randonneur. Parfait pour l'immersion, mais pour se ravitailler en eau, il fallait régulièrement se dérouter sur un proche village. Là, les habitants me remplissaient mes gourdes, me donnaient une ou plusieurs bouteilles d'eau en supplément et me proposait de boire un verre de rakija ! La générosité de ce peuple n'est pas une légende, et c'est assez étonnant comparé à notre culture plus distante ou réservée. Il aura fallu que j'attende d'arriver en Serbie pour tomber malade à cause d'une eau impropre à la consommation. Le petit filet d'eau transparente qui serpentait dans la mousse m'avait pourtant paru sure mais un instant plus tard, je payais le  prix de ma confiance aveugle. Les douleurs ne durèrent que le temps d'une pause forcée, je m'en sortais bien cette fois ci et de façon général lors de ma traversée. Pour résumer, l'eau est un sujet sans fin pour le randonneur au long cours sur la Via Dinarica et pas que ! Ci dessous le stratagème appliqué par les locaux pour garder l'eau sous forme de neige jusqu'à l'hiver suivant révèle sa valeur.


Trouver de l’eau lorsque que l’on a soif est un plaisir indescriptible, la dopamine coule à flot à peine les lèvres trempées. C'est un plaisir primaire, intense, récompensé par le cerveau à la hauteur de son importance vitale. On oublie facilement dans le confort de nos vies modernes la vraie valeur des besoins primaires qui nous semblent acquis et naturels.   

La nourriture

La privation de nourriture est une épreuve bien plus facile à supporter que la soif. Je m'y étais d'ailleurs entrainé plusieurs fois lors de longues randonnées à la journée sans réelles conséquences sur la performance. Je m'étais même amusé à tester un vieux programme génétique de mon corps en m'essayant à un jeûne d'une semaine. J'étais capable d'avancer en restant lucide en attendant le prochain ravitaillement, c'était rassurant. Les 3 ou 4 jours d'autonomie en nourriture de mon petit sac à dos me parurent alors raisonnables. J'étais capable de me rationner ou de me priver en attendant de manger double ou triple portion plus tard. 

Pour remplir mon sac à dos, je pouvais compter sur les fermes d'altitude. J'y trouvais toujours du fromage et quelques fois du pain. Il m'est arrivé de ne manger que de la tome pendant plus de 4 jours ! Un nutritionniste m'aurait certainement demandé d'arrêter mon voyage prématurément...  On ne mange pas de façon équilibrée avec un tel style de voyage, on se suffit de ce qui est offert en chemin. Ayant tout même peur de carences, je me forçais à manger régulièrement des plantes que je connaissais assez bien pour ne pas les confondre : orties, plantain, épilobes, épinards sauvages, pousses de sapin...


 

Mon corps m'avait à plusieurs reprises signifié des manques à travers des envies de femme enceinte. Dans une petite épicerie de village, il m'avait poussé à acheter une bouteille d'huile d'olive pour en arroser ma salade de maïs. Je la finis au goulot avant de me remettre en route... cela me donne envie de vomir en écrivant ces lignes.

Les petites épiceries de villages ont été d'une grande aide pour remplir mon estomac, quitte à devoir faire un petit détour en faisant attention de ne pas oublier lorsque l'on est dimanche ou un jour férié. On est vite hors du temps en itinérance. La priorité était donnée aux aliments denses et ultra caloriques, je repartais  souvent avec du thon, des barres chocolatées, des fruits à coque, des viennoiseries, du saucisson. Pas besoin de cuire ni de réchauffer et la conservation était aisée. Les rares légumes, les fruits et produits frais comme les yaourts étaient mangés au bout de la rue à l'entrée de la forêt avant de repartir. 

Autre sponsor sans faille: les refuges. J'y dormais une fois par semaine pour recharger mes batteries, faire une lessive et prendre une douche - froide - et un repas chaud. Aussi lorsque je croisais un refuge vers l'heure de midi, je m'y arrêtais manger un plat typique de la zone traversée. C'est comme cela que j'avais découvert les kaiserschmarrns, un délice que je tenterais de dénicher à chaque occasion. Cette merveille est une sorte de crêpe épaisse revenue dans du beurre et servi saupoudré de sucre glace, le tout servi avec une compote de pomme tiède. Mais dans la plupart des cas, je dus me satisfaire d'une poignée de Mars et d'un coca cola.

 

Le joyau des Alpes, le kaiserschmarrn

Et je comptais également sur la providence. Régulièrement la chance me souriait en jetant sur ma route des offrandes.

J'ai bénéficié de beaucoup de fruits au printemps et à l'automne. Des framboises, cerises, mures et myrtilles au début du voyage. Pommes, prunes, poires et mirabelles dans les Balkans à l'approche de l'automne. 

De la nourriture laissée à disposition dans des refuges ouverts ou cabanes de berger. Parfois des pates, du riz et même des cubes de bouillon pour se concocter une soupe chaude à la chaleur d'un feu de bois. Il ne faut généralement pas prêter attention aux dates de péremption, il s'agit d'une date de préférence de consommation... Je me fiais uniquement à ma validation olfactive. 

Et de rares occasions, je m'étais permis de mendier une ou deux barres chocolatées à des randonneurs croisés sur des chemins éloignés de tout village ou refuge. Je repartais généralement avec bien plus que ce que j'avais demandé, surtout lorsque je tombai sur des marcheurs partis à la journée depuis la vallée. En montagne, les rencontres sont parsemées mais quasi toujours bienveillantes et cordiales.

"Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait"

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