Le retour
La fin du voyage
Le retour s'entend à partir du point dans l'espace temps où l'on se considère arrivé. Pour moi, il s'agissait de la dernière crête surplombant la plaine de Pristina. La pente abrupte plongeait dans le vide sur une planéité à perte de vue, je m'étais alors sentis au bout des Alpes. A partir de cet instant, au delà de cette ultime perchoir, le voyage était terminé et j'entamais mon retour à la maison. Je rejoignis Pristina mon terminus à deux roues avec 20 jours d'avance, bien que je n'avais rien planifié. Disons qu'il me restait 20 jours avant de reprendre mon poste de chef de projet. Je logeai 2 nuits dans une guesthouse d'un quartier populaire de la ville le temps de trouver un carton pour mon vélo et un vol pour l'aéroport de Bâle. J'avais imaginé revenir chez moi comme j'en étais parti, en train, mais la complexité m'a fait renoncer. 7 ou 8 correspondance de mémoire, 18 heures de voyage le tout sans certitude que mon vélo serait accepté.


Une fois arrivée à bon port, c'était l'occasion de dressé un petit bilan. Celui ci faisait le grand écart entre la monture et le cavalier. Je finissais en pleine forme, quasi inarrêtable physiquement et mentalement. J'avançais sans effort, je pédalais sans y prêter attention, j'avais enclenché le pilote automatique. Je m'étais imaginé franchir la ligne d'arrivée épuisé par plus de 4 mois d'aventure, le corps exsangue, il n'en était rien. Plus de douleurs musculaires, plus de tendinites. A peine une fatigue légitime en fin de journée qu'une bonne nuit de sommeil résolvait immanquablement. Je voyageais à mi temps, 12 heures sur mon vélo, 12 heures sur mon matelas. Le deal imposé par ma biologie me paraissait raisonnable. Quant à ma volonté, on aurait pu la croire émoussée ou érodée par tant d'épreuves mais c'était tout le contraire. Alors que j'étais parti la peur au ventre avec en tête tous les problèmes potentiels, je terminais serein avec l'assurance que je trouverais une solution à chaque problème.
Cassé mon cadre de vélo en deux ne m'aurais pas affecté plus que cela, un ou deux bâtons encore verts et flexibles avec du fil de fer m'auraient sorti d'affaire me disais-je. Un tel périple vous transforme, on s'habitue à l'incertitude, on accepte petit à petit de ne pas savoir de quoi sera fait demain. Pour ma bicyclette, c'était une autre histoire. Alors que les kilomètres me renforçaient, ils usaient la chaine, les pignons, les pneus ou encore les roulements de ma monture. Elle mettait en valeur la merveille qu'est le corps humain, capable de s'adapter à des changements d'environnement drastiques. Non arrivions tout de même tout les deux ensemble, en pédalant jusqu'au dernier mètre. Combien de fois je lui aurais parlé, en flagrant délit d'anthropomorphisme, compensant une solitude probablement parfois pesante dans mon inconscient. La fin d'un si long voyage est ambivalente, la joie de la réussite est intense, c'est un moment tant attendu. Et bizarrement, par saccades, une nostalgie naissante du voyage à peine terminée jaillit avec force. Les moments forts de la traversée défilaient devant mes yeux, tout était déjà du passé. Cet instant me rappelait avec force la maxime bien connue mais tellement adéquat : "la destination importe peu, seule le chemin compte."

Le retour à la maison
J'eus la chance d'avoir un joli comité d'accueil dans le hall d'arrivée de l'aéroport. Des déguisements, une sonorisation, des banderoles, un trophée en forme de plateau de vélo et des Kinders comme si il en pleuvait. C'est si bon de revoir les personnes qu'on aime après tant d'absence. Et puis le vînt rapidement le moment où je me retrouvai seul chez moi. Ce fut alors à nouveau un mélange d'émotions. La plénitude de retrouver ses attaches et ses repères mais également la peur du vide, ou plutôt de l'ennui. Quoi de plus banal et sans panache que de dormir dans son lit. Pas de bruits inconnus, juste le ronron énervant de la motorisation du réfrigérateur. Je me sentais moins importuné par le tintement des cloches ou les hululements de la forêts que par les pistons d'un compresseur. Un peu perdu, je dormis pour ma première nuit dans ma chambre la fenêtre grande ouverte.
Le lendemain soir, c'était la tournée générale, je voulais revoir tout le monde au plus vite ! Je commençai bien sure par une visite à mes parents, qui s'étaient tant inquiété de me voir partir sans avoir réservé le moindre refuge. Quelle émotion après tant de pensées lointaines que de se retrouver enfin. De retour chez moi, je préparai mon sac à dos à peine remisé pour partir dès le lendemain dans les Vosges ! Les dix jours qui me séparaient encore de la reprise, je les passerais dans les montagnes près de chez moi.

C'était peut être une fuite, mais j'y voyais là un retour plus progressif à la vie normale. Passer des grand espaces inhabités Serbes aux artères urbaines grouillants de voitures me paraissait trop abrupte. Les sentiers, cabanes et torrents vosgiens me permettraient une transition plus en douceur. De plus j'y retrouvai différents amis qui se relaieraient pour ne pas me laisser seul, une rééducation à la vie sociale en plus de se réapproprier l'espace. Une transition tout en douceur lové dans les forêts encore verdoyantes que j'avais quittées quelques mois auparavant. Le syndrome du retour assez largement documenté dans la presse de voyage ne m'avait pas encore frappé. Il attendait peut être que j'arrête de gesticuler pour m'atteindre. En itinérance dans mes montagnes préférées, je me sentais protégé contre toute forme de dépression.
Le retour à la vie normale

De retour pour la seconde fois dans mon lit, mon état pourtant stable jusqu'ici montrait quelques signes de faiblesses. Deux jours plus tard, je serais assis devant un écran d'ordinateur. Impossible alors de rester immobile, j'en profitai pour effectuer quelques lessives, taches administratives et une mise en conformité du bonhomme. Je faisais les choses à moitié sur ce dernier point le temps d'une journée histoire de transitionner par étapes et surtout de faire rire les copains. La nuit précédant la reprise fut passée avec sérénité, je pense que ces mois à ne pas savoir ce qui m'attendrais le lendemain avaient encore portés leurs fruits. Je me rendis au travail (à vélo) le cœur léger, impatient de revoir des collègues qui m'avaient encouragé avant mon départ avec bienveillance.
J'arrivai devant mon bureau avec l'impression de l'avoir quitté dix ans auparavant. Mais quelques indices m'indiquait une autre réalité. Rien n'avait changé, ni même presque bougé. Mon collègue et voisin de chaise me propose de reprendre en commençant par un café, j'acceptai sans résistance même si je n'en buvais pas. L'invitation était en fait un subterfuge pour m'attirer dans la salle de pause, je me retrouvais face à l'ensemble du service entouré de ballons, banderole, petits pains et orties fraiches ! De quoi me réconcilier avec un retour qui à défaut de m'effrayer m'interrogeait. Comment mon corps me ferait-il payer ce retour à la sédentarité. Par expérience, je savais qu'il pouvait imposé sa loi.

Les jours défilaient et toujours pas de Via Alpinarica blues. Il y avait un certain manque d'excitation doublé d'une frustration liée à la position assise sans pédaler mais la dépression me semblait lointaine. Je sortais dans la forêt dès que je le pouvais, là était certainement la raison de ma santé mentale. La posologie : une fois par jour minimum. Surtout qu'il était agréable de profiter de mes super pouvoirs hérités de presque 5 mois d'effort quasi continu. Mes jambes pédalaient par réflexe et je pouvais profiter du voyage quasi comme un passager. Autre raison de ce retour mentalement accepté, j'étais partir en me répétant qu'il s'agissait d'une parenthèse de vie, un voyage extraordinaire coincé entre deux tranche épaisses d'ordinaire, de quotidien. Et je me répétais également que les petits plaisirs sont partout, il faut seulement savoir les reconnaitre au milieu de tous ces jours qui se ressemblent. Parmi eux, le simple fait de tourner le robinet lorsque l'on a soif ou d'ouvrir le réfrigérateur lorsque l'on a faim, sans parler du lit douillet sec qui m'attend tous les soirs. Conséquence fâcheuse de cette routine, je constatai que le temps filait à toute allure. Les repères se perdent et tout se ressemble. Le temps devient alors un bloc dont on a du mal à extraire des moments marquants. On se dit alors "le temps passe vite". Au final le retour a été perturbant sans être source de souffrances. L'idée d'un changement de vie radical a bien entendu effleuré mes pensées mais la raison m'a rapidement rattrapé. La magie de ce voyage émanait de son unicité, un second n'aurait évidemment pas la même saveur.
Je baissais graduellement ma quantité de mouvement à mesure que nous nous enfoncions dans l'hiver. C'était une cure de désintoxication aux endorphines et à l'adrénaline. Restait à trouver quelle était la posologie correcte pour les prochain mois ou années. Celle qui se terminait était pour moi hors du commun, je terminais à un peu plus de 360 000 mètres dénivelé.
Le partage de mon aventure
Rapidement, les demandes pour raconter mon aventure s’accumulaient. Je m’en réjouissais pour plusieurs raisons. La première, il est agréable de partager son expérience, de confier ses ressentis avec sans doute en arrière-plan un ego quelque peu flatté, il faut bien le reconnaitre. La seconde est que j’avais été inspiré par des lectures et des rencontres marquantes, c’était à mon tour de prêcher la bonne parole de l’itinérance. Je devais transmettre ce virus que d’autres m’avaient inoculé.



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Je commençai donc à modifier des cartes, rassembler des photos, éditer quelques clips vidéo. Le but était de créer une sorte de tutoriel illustré de « comment traverser les Alpes à vélo ». Avec au-delà des clichés souvent idylliques, la présentation de l’envers du décor à travers les doutes, la soif ou les blessures physiques et mentales. Le tout saupoudré des moments de joies intenses, magnifiés par ceux de galères. Finalement une allégorie de la vie. L’intérêt à chaque présentation était total, les questions étaient nombreuses notamment quant à la taille de mon sac à dos et la prise de photos. J’ai ressenti quelques fois dans les conférences de voyages un mélange de « ça me parait impossible » et « comment tu as fait que je me lance aussi ». C’est aussi l’occasion de partager avec d’autres voyageurs et de discuter entre personnes expérimentés car les modes de voyages sont presque aussi nombreux que le nombre de voyageurs. Et c’est toujours très intéressant de comprendre ce que les gens cherchaient en partant, et de capter ce qu’ils ont trouvé après leur retour.
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La ville de Belfort m’a également offert une belle récompense. En dehors de tout résultat en compétition ou en championnat, elle me déclara « sportif de l’année » avec comme cadeau de maillot de meilleur grimpeur signé par Tadej Pogacar. Avec en prime une invitation à présenter mon voyage et mener la dictée devant plus de 800 élèves à l’occasion d’un évènement du Tour de France. Ce fut intimidant mais très enrichissant, les enfants étaient captés et les questions très nombreuses. Et cette courte présentation m’ouvra la porte de nombreuses écoles pour venir dans les classes exposer plus en détail ma traversée. Les questions sont parfois surprenantes ou rigolote du genre « comment tu faisais caca » ou « les étoiles ça, ne te réveillait pas ? » J'avais tout de même adapté ma présentation en l'orientant plus 'rencontres animales et aventures' pour garder l'attention parfois itinérantes des plus jeunes. ​ Aussi la conclusion était toujours la même avec une photo de moi petit sur mon premier vélo en expliquant que j'avais eu toute la peine du monde à me lancer seul sans mes roulettes. Et cet enfant avec rien de spécial traversait les Alpes 30 ans plus tard, alors je leur rappelais de croire en leurs rêves. Oui, ça ne suffirait peut être pas, mais comme un voyage, le chemin serait probablement plus important que la destination.

Avant même mon retour, j'avais commencé à partager mon expérience de voyage à travers des publications Facebook régulières tous les 10 jours. Riche de temps et d'expériences fortes, je m'étais pris au jeu de l'écriture poussé par des lecteurs de plus en plus nombreux. C'est étrange d'avoir été si seul et isolé dans les montagnes et en même temps suivi virtuellement par tant de personnes. Un syndrome que doivent ressentir avec force certaines célébrités, à la différence que mon isolement était assurément voulu et heureux. Heureux mais pas que, car ce qui caractérise un tel voyage, c'est le cocktail d'émotions qui l'accompagne. Il est difficile de le décrire à sa juste valeur, il est comme l'amour, il faut le vivre pour l'embrasser pleinement. Néanmoins, je me suis essayé à le transmettre à l'aides de mots soigneusement choisis pendant des mois. Une nouvelle aventure que je retrace ici.
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